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Éoliennes en mer : goutte d’eau ou tsunami énergétique ?

« L’éolien flottant doit prouver qu’il peut changer d’échelle »

avec Anaïs Marechal, journaliste scientifique
Le 19 janvier 2022 |
4min. de lecture
Yves Perignon
Yves Perignon
ingénieur de recherche CNRS à l’École centrale de Nantes
En bref
  • Les éoliennes flottantes offrent un potentiel considérable de production d’énergie dans le monde : 330 000 TWh par an, soit 79 % du potentiel théorique total de l’éolien en mer.
  • L’éolien posé a permis de démontrer l’intérêt de l’éolien en mer pour l’équilibre énergétique d’un pays. L’éolien flottant, moins mature technologiquement, représente naturellement l’étape suivante.
  • L’obstacle n’est pas que technique, mais également économique : les coûts de l’éolien flottant sont 1,5 à 4 fois supérieurs à ceux de l’éolien posé, cela s’explique par le plus faible niveau de maturité de la filière.
  • Les éoliennes flottantes disposent de facteurs de charge supérieurs à celles du posé, et donc d’une moindre intermittence de la production d’énergie. Plus loin des côtes, elles bénéficient de vents plus forts pour une capacité de production plus importante.

Les éoliennes flot­tantes offrent un poten­tiel consi­dé­rable de pro­duc­tion d’énergie dans le monde : 330 000 TWh par an, soit 79 % du poten­tiel théo­rique total de l’éolien en mer1. Les dis­po­si­tifs flot­tants sont employés au-delà d’une pro­fon­deur de 50 mètres, limite à par­tir de laquelle le déploie­ment d’éoliennes posées (type d’éoliennes en mer, fixées au fond marin) devient trop coû­teux. De pre­miers sites semi-com­mer­ciaux ont com­men­cé leur pro­duc­tion. Le site d’essai en mer SEM-REV2, por­té par l’École cen­trale de Nantes, est le seul à pro­duire de l’électricité en France, au large du Croi­sic, grâce à une éolienne flot­tante dans le cadre du pro­jet Float­gen. L’éolienne déployée par la socié­té Ideol y génère plus de 6 GWh d’électricité par an depuis 2018. Yves Per­ignon, ingé­nieur de recherche en hydro­dy­na­mique, est res­pon­sable du site d’essai.

Alors que de nom­breux parcs éoliens posés sont en acti­vi­té depuis les années 90, l’éolien flot­tant émerge seule­ment. Com­ment l’expliquez-vous ?

L’éolien flot­tant est effec­ti­ve­ment moins mature. Le pre­mier pro­to­type a été déployé en Nor­vège par le pétro­lier Equi­nor en 2009. Le Por­tu­gal a sui­vi avec un autre pro­to­type du flot­teu­riste Prin­ciple Power en 2011. Les déve­lop­pe­ments se sont par la suite accé­lé­rés, et il existe aujourd’hui une dizaine de pro­to­types dans le monde. Plu­sieurs pays débutent la phase com­mer­ciale : par exemple en Écosse, deux parcs éoliens de 30 et 50 MW de capa­ci­té ins­tal­lée sont en ser­vice. En France, quatre fermes pilotes vont être construites ces pro­chaines années.

Ce retard s’explique par un fais­ceau de rai­sons. Les pays du Nord de l’Europe ont été les pion­niers concer­nant l’éolien : après avoir tes­té l’éolien ter­restre sur des îles, nombre d’entre eux ont inves­ti dans l’éolien en mer posé. Ce sont l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, le Dane­mark, la Nor­vège ou encore la Bel­gique. Leur retour d’expérience a per­mis de résoudre de nom­breuses ques­tions : réduc­tion des coûts, capa­ci­té de pro­duc­tion, rac­cor­de­ment aux réseaux élec­triques… L’éolien posé a per­mis de démon­trer l’intérêt de l’éolien en mer pour l’équilibre éner­gé­tique d’un pays. L’éolien flot­tant, moins mature tech­no­lo­gi­que­ment, repré­sente natu­rel­le­ment l’étape sui­vante. Les pro­jets et déve­lop­pe­ments sont por­tés par des consor­tiums inter­na­tio­naux com­pre­nant sou­vent des acteurs de l’off­shore pétro­lier, qui détiennent déjà de nom­breuses com­pé­tences utiles à l’éolien flottant.

Quels obs­tacles tech­no­lo­giques entravent le déve­lop­pe­ment com­mer­cial de l’éolien flottant ?

L’enjeu prin­ci­pal concerne la struc­ture por­tant l’éolienne, com­po­sée d’un flot­teur et d’un sys­tème d’ancrage. Une varié­té de tech­no­lo­gies matures existe, mais dif­fé­rents ver­rous res­tent à lever. Par exemple, concer­nant leur fia­bi­li­té : la fatigue des maté­riaux et la résis­tance aux condi­tions extrêmes lors des tem­pêtes doivent être éprou­vées sur toute la durée de vie d’un parc. Autre enjeu : le chan­ge­ment d’échelle, depuis le pro­to­type jusqu’au parc éolien. On peut par exemple se deman­der si nous dis­po­se­rons de suf­fi­sam­ment de fenêtres météo pour rem­pla­cer des lignes d’ancrage dété­rio­rées de plu­sieurs flot­teurs. L’adéquation des choix tech­no­lo­giques aux contraintes de main­te­nance condi­tion­ne­ra la via­bi­li­té éco­no­mique d’un parc.

D’autres enjeux portent sur le rac­cor­de­ment élec­trique : les indus­triels tra­vaillent à amé­lio­rer la résis­tance et la fia­bi­li­té des câbles et du rac­cor­de­ment. De plus, le rac­cor­de­ment intra-parc aujourd’hui uti­li­sé est en série, ce qui implique la mise à l’arrêt de plu­sieurs éoliennes lors d’une panne. D’autres solu­tions pour­raient être per­ti­nentes pour limi­ter les temps d’indisponibilité.

FLOATGEN (BW Ideol) ©Cen­trale Nantes

Le pas­sage à l’échelle indus­trielle pose-t-il d’autres défis ?

Oui. De façon plus géné­rale, il implique de mener une réflexion sur la main­te­nance de ces parcs situés loin des côtes. L’obstacle n’est pas que tech­nique, mais éga­le­ment éco­no­mique : ces parcs néces­si­te­ront plus d’inspections sous-marines autour des câbles, des ancrages ou du flot­teur. La main­te­nance doit être ren­due plus rou­ti­nière et ver­sa­tile pour y faire face. L’optimisation des moyens d’inspections pour­ra par exemple avoir d’importantes impli­ca­tions éco­no­miques. Enfin, l’infrastructure por­tuaire sera « dimen­sion­nante » : l’adéquation des zones de construc­tion ou de sto­ckage des flot­teurs et des autres com­po­sants sera un enjeu majeur.

Les indus­triels sont aujourd’hui capables de construire des éoliennes flot­tantes, mais le défi consiste à chan­ger d’échelle et tendre vers une pro­duc­tion élec­trique à bas coût et faible empreinte carbone.

Pour­quoi l’équation éco­no­mique est-elle un problème ?

À ce jour, seul un appel d’offres a été lan­cé en France pour la créa­tion d’un parc éolien flot­tant en Bre­tagne Sud d’ici 2029. Les coûts de l’éolien flot­tant sont 1,5 à 4 fois supé­rieurs à ceux de l’éolien posé3, cela s’explique par le plus faible niveau de matu­ri­té de la filière. Des études pros­pec­tives4 montrent en outre que l’éolien flot­tant va suivre une tra­jec­toire de réduc­tion des coûts com­pa­tible avec un prix de mar­ché d’ici moins de 15 ans.

Le modèle éco­no­mique de l’éolien flot­tant repose sur des choix tech­niques et opé­ra­tion­nels inno­vants, mais éga­le­ment sur une meilleure exploi­ta­tion des capa­ci­tés éoliennes. Comme pour le posé, l’augmentation de la puis­sance uni­taire des éoliennes per­met­tra d’améliorer le ren­de­ment des parcs.

Quels inté­rêts existe-t-il à déve­lop­per l’éolien flottant ?

L’éolien flot­tant repré­sente un gise­ment très impor­tant de pro­duc­tion d’énergie que l’éolien posé ne peut cou­vrir. Mais il offre d’autres avan­tages : les éoliennes flot­tantes dis­posent de fac­teurs de charge supé­rieurs à celles du posé, et offrent ain­si une moindre inter­mit­tence de la pro­duc­tion d’énergie. Déployées plus loin des côtes, les éoliennes flot­tantes béné­fi­cient de vents plus forts et donc d’une capa­ci­té de pro­duc­tion plus impor­tante, à moindre impact visuel pour les popu­la­tions du littoral.

Plus lar­ge­ment, la carac­té­ri­sa­tion des retom­bées socio-éco­no­miques ou sur la bio­di­ver­si­té béné­fi­cie actuel­le­ment des pre­miers retours d’expérience d’implantations en mer. Les atouts et les contraintes de l’éolien flot­tant pour­ront donc être éva­lués dans l’orientation des poli­tiques éner­gé­tiques et la pla­ni­fi­ca­tion des futures implantations.

1Inter­na­tio­nal Ener­gy Agen­cy, Off­shore wind out­look 2019
2https://​sem​-rev​.ec​-nantes​.fr
3https://​www​.eolien​ne​sen​mer​.fr/​l​e​o​l​i​e​n​-​e​n​-​m​e​r​-​d​a​n​s​-​m​i​x​-​e​n​e​r​g​e​t​i​q​u​e​-​f​r​a​ncais
4Cata­pult Off­shore Rene­wable Ener­gy, Floa­ting off­shore wind : cost reduc­tion path­ways to sub­si­dy free

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